Cadre de référence de la lutte contre le racisme et les discriminations

Tout le monde s’accorde pour dire que le racisme est une réalité en Belgique mais peu peuvent s’accorder sur une définition de celui-ci. Le racisme est en effet une notion aux contours imprécis et qui évolue au gré des années, se nourrissant du contexte dans lequel il se meut. Le racisme existe-t-il seulement lorsqu’une différence « raciale », biologique, est invoquée ? Il n’existe pas de « race » en tant que telle. Ce qui fait consensus aujourd’hui, c’est que la « race » est une construction psychologique, sociale et politique qui part du postulat qu’il existe certaines catégories de personnes qui ont des caractéristiques « naturelles »ou des pratiques culturelles jugées anormales, arriérées ou inférieures. C’est cette construction qui permet de justifier la discrimination ou la haine de l’autre.

Le racisme est avant tout une idéologie permettant de justifier l’oppression, l’exploitation ou l’exclusion d’individus sur base de leur appartenance réelle ou supposée à une communauté ou à un groupe donné. Le groupe dominé, conquis, exploité, ostracisé, est catégorisé, traité comme inférieur et assigné à une position sociale inférieure. Il est souvent enfermé dans des niches économiques du marché secondaire du travail, clandestin ou non, ou plafonné dans les secteurs plus attractifs du marché. On parle alors de discrimination structurelle.

Le racisme peut également commencer dès que l’individu est en proie à une angoisse de la désintégration, qu’il pense avoir perdu toute prise sur la société et le monde dans lequel il vit. L’autre est alors vu comme celui qui est de trop. Sa stigmatisation comme incarnation du mal, qui peut être inscrite dans un contexte idéologique très cohérent et rationnel, devient alors l’ultime alternative pour pouvoir avoir un impact sur ce monde qui lui échappe. On parle ici de racisme primaire. Les discours de haine, les incitations à la haine raciale et les crimes de haines rentrent dans cette catégorie.

Certains groupes racisés peuvent faire l’objet de discriminations structurelles, d’autres être la cible de manifestations de haine qui relève plus du racisme primaire.

En Belgique et ailleurs, le législateur tente depuis plus de 40 ans d’approcher au plus près la notion de racisme afin de lutter plus efficacement contre elle. Ses efforts démontrent à quel point il est difficile de circonscrire le concept de racisme et à quel point celui-ci est évolutif.

Cadre légal du racisme

Le 21 décembre 1965, l’Assemblée générale des Nations Unies adopte la Convention internationale sur l’élimination de toute forme de discrimination raciale. Cette convention ratifiée par la Belgique définit que l’expression « discrimination raciale » vise toute distinction, exclusion, restriction ou préférence fondée sur la race, la couleur, l’ascendance ou l’origine nationale ou ethnique, qui a pour but ou pour effet de détruire ou de compromettre la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, dans des conditions d’égalité, des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social et culturel ou dans tout autre domaine de la vie publique. Son article 4 interdit de « justifier ou encourager toute forme de haine et de discrimination raciale » et invite « à déclarer délits punissables par la loi toute diffusion d’idées fondées sur la supériorité ou la haine raciale, toute incitation de la discrimination ». Cette convention ne sera transposée dans le droit belge qu’en 1981[1]. Le législateur reprendra quasiment mot pour mot les critères définis 10 ans plus tôt par l’ONU.

Dès les années 90, il est cependant apparu que le cadre de la Convention de 1969 et de la loi de 1981 était trop restrictif. On a pu en effet observer à ce moment un basculement d’un racisme classique qui postulait l’existence de races distinctes, certaines biologiquement supérieures, à une nouvelle forme de racisme, un « racisme sans race », fondé sur le caractère irréductible et naturalisé de la différence culturelle ou religieuse. Le législateur a dès lors tenté de se coller à cette nouvelle réalité.

Le 27 novembre 2000, le Conseil de l’Union européenne adopte une directive visant à lutter contre les discriminations en matière d’emploi et de travail. Sont intégrées dans le champ d’application de cette directive les discriminations fondées sur la religion ou les convictions, l’handicap, l’âge ou l’orientation sexuelle. En Belgique, cette directive a été transposée dans la législation nationale avec la loi du 10 mai 2007 tendant à lutter contre certaines formes de discrimination. Le législateur belge a choisi alors d’élargir le concept de discrimination à toute distinction fondée sur l’âge, l’orientation sexuelle, l’état civil, la naissance, la fortune, la conviction religieuse ou philosophique, la conviction politique, la conviction syndicale, la langue, l’état de santé actuel ou futur, un handicap, une caractéristique physique ou génétique ou l’origine sociale.

Rôle de la société civile dans la lutte contre le racisme et les discriminations

Les efforts de l’Etat pour lutter contre le racisme et les discriminations, s’ils sont absolument nécessaires, ne sont pas suffisants. Même si, en 20 ans, le Centre pour l’Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme a fait considérablement avancer la cause de l’antiracisme, comme organe public de référence, un mouvement contre le racisme et les discriminations reste nécessaires aujourd’hui. En effet, lui seul peut porter une certaine forme de radicalité nécessaire au débat public et qui, si elle était portée par le Centre, lui ferait perdre son statut de gardien de la règle en le jetant directement dans l’arène politique.

Lutter contre le racisme et les discriminations, c’est participer à la mise en place de conditions telles que plus personne ne puisse être discriminé ou la cible de discours ou d’actes haineux en raison de son appartenance, réelle ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race, une conviction, une religion, un genre particulier ou son orientation sexuelle. Sont donc notamment concernés l’antisémitisme, le racisme anti-rom, la négrophobie, l’islamophobie, le sexisme ou les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. Cela implique un travail de sensibilisation à la diversité, de dénonciation de manifestations de racisme mais aussi, et c’est peut-être le plus important, de s’attaquer aux structures qui produisent les discriminations. Aucune de ces luttes ne peut être envisagée individuellement, elles font partie d’un tout et s’inscrivent dans une perspective d’universalisme.

Pour ce faire, il semble nécessaire de :

  1. Approfondir la réflexion des acteurs de terrain sur la réalité du racisme et des discriminations:
    • Réfléchir quant à la stratégie à adopter face aux diverses formes actuelles de racisme et de discriminations
    • Créer des convergences entre les différents acteurs de la lutte contre le racisme et les discriminations
  2. Participer à la mise en valeur du travail de sensibilisation réalisé par les associations d’éducation permanente:
    • Déconstruction des stéréotypes et préjugés
    • Promotion de l’universalisme, compris comme un processus de transformation de la société visant l’égalité des droits
  3. Proposer aux acteurs politiques communautaires, régionaux et fédéraux, mais aussi aux partenaires sociaux et économiques des pistes de travail, en ce compris législatives, prenant en compte la diversité culturelle et convictionnelle avec l’approche du « plus grand commun dénominateur » (PGCD) qui prône l’égalité de traitement des usagers et la cohésion des équipes de professionnels pour faire avancer la lutte contre le racisme et la discrimination.
  4. Assurer un rôle de vigilance et dénonciation des manifestations de racisme et des situations de discriminations:
    • Dénonciation de toute discrimination ou de toute forme de domination directe ou indirecte à l’égard de groupes donnés
    • Poursuite des discours de haine, des incitations à la haine raciale et des crimes de haine

Un tel travail ne peut se faire qu’en rassemblant aussi bien des personnes ou des associations issues des communautés ou desgroupes en butte à des discriminations que d’autres issues de la société civile belge (acteurs de l’éducation permanente, syndicats, etc.). C’est au prix de cette diversité que la lutte contre le racisme pourra devenir un réel projet de société dans lequel chacun puisse se sentir investi.

Ecueils de la lutte contre le racisme et les discriminations

Le risque majeur qui met en danger la lutte contre le racisme est la sur-culturalisation des enjeux. Le racisme est à la fois une question d’inégalités et une question d’identités. Il s’agit de maintenir un équilibre entre ces deux aspects. Pour combattre le racisme à sa source, il faut s’attaquer aux facteurs économiques et sociaux qui produisent les discriminations tout en menant un travail d’éducation permanente visant à permettre à chacun de prendre conscience de la diversité de ses multiples identités et de la richesse de celle des autres.

Dans ce contexte, la lutte contre le racisme peut également être en butte à l’importation en Belgique de conflits internationaux. Un regain de tensions au niveau international peut aisément mettre à mal en Belgique le dialogue entre différents groupes. Les acteurs de la lutte contre le racisme doivent donc être très vigilants à ne pas confondre les genres. Ils n’ont pas pour objectif de résoudre les conflits internationaux et doivent se prémunir de toute tentative de manipulation de l’opinion publique ou de criminalisation d’un état ou d’une cause internationale au nom de l’antiracisme. Ils doivent également être attentifs à ce que des Etats étrangers ne tentent pas d’instrumentaliser leurs diasporas ou des sections de l’opinion publique belge afin de servir leurs objectifs et ce, aux dépends du vivre ensemble en Belgique.

Les conflits entre groupes en butte au racisme ne se limitent pas à l’importation des conflits, ils peuvent également se manifester par une concurrence des victimes. Tous, nous sommes obligés de reconnaître que tous les groupes ne font pas l’objet du même racisme. La nature et la dynamique même des racismes qui touchent les Juifs, les Subsahariens, les musulmans ou les Roms sont différentes. Cependant, il ne peut être question à cet égard de hiérarchisation. La souffrance endurée ne se calcule pas. La lutte contre le racisme se doit d’être universelle au risque de devenir elle même discriminante.

La lutte contre le racisme et les discriminations peut finalement être affaiblie par les tensions qui traversent la société autour de l’axe neutralité / laïcité. La proscription des discriminations et la déconstruction des préjugés qui frappent injustement les personnes en fonction de leurs convictions ou de leur religion, réelles ou supposées, ne peuvent pas être confondues avec le rapport critique aux religions et le traitement politique des questions touchant à la laïcité de l’Etat et au statut des cultes dans la société. Leur résolution par la voie démocratique ne relève pas à proprement parler du champ de la lutte contre la racisme et les discriminations. S’il y a tout lieu d’en débattre et de tenter de rapprocher les points de vue, il ne faudrait pas que ces questions de société particulièrement sensibles divisent le mouvement antiraciste.


Glossaire

  • Antisémitisme : préjugé ou discrimination à l’encontre des Juifs et/ou des personnes ayant des juives, fondé sur l’appréhension négative de leurs croyances religieuses et/ou des stéréotypes négatifs à leur sujet. L’antisémitisme ne doit pas être confondu avec le rapport critique au judaïsme en tant que tel.
  • Discriminations sur l’orientation sexuelle : préjugé ou discrimination à l’encontre des personnes ayant une orientation sexuelle différente, fondé des stéréotypes.
  • Genre : le genre (masculin ou féminin) désigne la mise en place d’une identité sociale homme/femme, traduction sociale du sexe biologique qui va être déterminée par une attribution des tâches, des fonctions, des rôles propres à chaque sexe dans la société, dans la vie publique et privée. Ce terme veut mettre en évidence le fait que les rôles féminins et masculins ne sont pas définis par le sexe (caractère biologique) mais évoluent différemment suivant les situations sociales, culturelles, économiques : les rôles de sexe sont des constructions sociales qui vont déterminer les activités, les statuts, les caractéristiques psychologiques, etc. L’analyse en termes de genre va reposer sur plusieurs postulats ; Le genre masculin/féminin est la traduction sociale du sexe biologique, déterminé par une attribution des tâches, fonctions, rôles propres à chaque sexe dans la société ; La définition de la « féminité » et de la « masculinité » varie dans le temps et dans l’espace ; il n’y a pas seulement construction sociale de la différence des sexes mais également hiérarchisation, c’est-à-dire rapport de domination. La différence n’existe que du côté féminin ; la société se construit selon la norme masculine considérée comme universelle (avec, à côté, les « spécificités de la femme », cf. Slogan des années 70’ : « Un homme sur deux est une femme »).
  • Islamophobie : préjugé ou discrimination à l’encontre des musulmans, fondé sur l’appréhension négative de leurs croyances religieuses et/ou des stéréotypes négatifs à leur sujet. L’islamophobie ne doit pas être confondue avec le rapport critique à l’islam en tant que tel.
  • Laïcité : conception de la vie en société selon laquelle il y faut une séparation entre les Eglises et l’Etat. Les Eglises dans la société ne peuvent interférer avec les centres de décision démocratiques. Et chacun est libre d’adhérer à la religion ou la philosophie de son choix.
  • Négrophobie : préjugé ou discrimination à l’encontre des Noirs, fondé sur des stéréotypes négatifs sur ces personnes.
  • Racisme anti-Rom : préjugé ou discrimination à l’encontre des Roms, fondé sur des stéréotypes négatifs sur les personnes d’origine rom.
  • Neutralité : valeur garantie dans l’enseignement officiel par la Constitution et qui vise à préparer l’élève à son rôle de citoyen responsable en développant son esprit critique et sa capacité à exprimer ses opinions. La neutralité implique notamment le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des élèves et des parents.
  • Sexisme : préjugé ou discrimination fondée sur le sexe, jugement sur les possibilités des personnes et des rôles qu’elles pourront exercer dans la société, à partir des préjugés sur les capacités respectives du sexe masculin et féminin. Ensemble de symboles, attitudes, comportements, qui visent à légitimer la différenciation des rôles sociaux et d’espaces assignés spécifiquement aux hommes et aux femmes.

 

[1] 30 JUILLET 1981. – Loi tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie.